Le vin traçable grâce à la blockchain

par | 7 Nov 2018 | Blockchain

En associant des technologies de traçabilité, comme les puces RFID ou NFC, à un ancrage sur une blockchain, les viticulteurs ont compris comment gagner la confiance de leurs fervents consommateurs.

L’affaire de Zhen Wang Huang, alias Rudy Kurniawan, a provoqué l’émoi dans le monde du vin. Cet ancien marchand de vin a dupé les meilleurs experts américains en organisant l’une des plus illustres vente aux enchères en octobre 2006 à New-York. Les enchères ont atteint 24,7 millions de dollars, avec notamment la vente d’une douzaine de bouteilles de Château Mouton-Rothschild 1945 à 155 350 dollars pièce, et de six magnums de Comte de Vogüé Vieilles vignes 1962 à 149 375 dollars pièce. Il a finalement été avéré que l’ancien négociant de vins, arrêté en mars 2012, avait monté chez lui un véritable laboratoire de contrefaçon de grands crus français. Dans sa cave, il mélangeait des vins de basse qualité et les revendait ensuite sous l’étiquette « grands crus français ».

En France, la protection des marques de vin est plus sécurisée qu’à l’étranger. Il est possible de protéger son vin en déposant une marque auprès de l’INPI (l’Institut National de la Propriété Industrielle). D’autres systèmes de protection ont été introduits par l’Union Européenne afin de renforcer la protection dans le vin, comme, l’AOP (Appellation d’Origine Contrôlée) ou l’IGP (Indication Géographique Protégée). À l’étranger, ces protections ne sont que très peu reconnues. Toutefois, de nombreuses conventions nationales et multilatérales existent.. Le problème, c’est qu’il est difficile de faire reconnaître ce droit.

Eric Przyswa, chercheur à l’Ecole des Mines, dans son étude sur la contrefaçon dans le domaine des vins et spiritueux, nous donne des éléments s’agissant de l’évolution du marché. Pour lui, « quand on parle avec des professionnels de terrain, nous avons le sentiment qu’il y a une montée de la contrefaçon. Une contrefaçon différente, beaucoup plus mondialisée et industrielle qu’auparavant. [Il] pense que c’est principalement dû à la montée en puissance de la Chine, qui est devenue un très gros marché en terme de production et de consommation. Il faut savoir qu’en Chine, un consommateur sur deux n’est pas certain de l’authenticité de sa bouteille. ».

Le vin étant un produit « vivant », évoluant dans le temps, une authentification du contenu de la bouteille peut se révéler inefficace après une longue période de maturation en cave. Il y a aussi le problème des « vins tranquilles », qui peuvent être transportés en « vrac » et embouteillés dans la région de destination. Se pose alors, également, le problème de la fiabilité des intermédiaires lors du transport de la marchandise.

Les consommateurs sont lassés et inquiétés par les scandales à répétition. Ils ont besoin de transparence et de preuve d’authenticité. C’est pourquoi certains producteurs ont décidé de s’orienter vers les moyens offerts par les nouvelles technologies. En effet, vu le nombre d’intermédiaires présents dès la cueillette des grains de raisin et jusqu’à la dégustation de la bouteille de vin, se posent des questions au sujet de la qualité avérée du produit : Comment s’assurer que la matière première est authentique ? Comment s’assurer que le flacon a été conservé à une température optimale ?

Depuis plusieurs années, des solutions technologiques de marquage des produits sont développées. Ces solutions permettent de marquer la bouteille, l’étiquette ou le bouchon en intégrant une puce RFID ou NFC, un QR Code, un hologramme, etc. Les puces RFID semblent être les plus adaptées au traçage des bouteilles de vin. Contrairement aux autres solutions proposées, elles permettent de surveiller certains paramètres physiques, notamment la température. Elles n’ont pas de fonctionnalité GPS, mais il est tout de même possible de les tracer, à condition d’avoir un bon lecteur. Le problème, c’est qu’il est très facile de dupliquer des cartes à puces RFID, car le matériel est en vente libre pour 400 euros.

Des chercheurs de l’université australienne de Griffith ont pensé à utiliser la technologie blockchain pour tracer les antécédents d’une bouteille de vin. Dans ce système, chaque bouteille et chaque intervenant de la supply chain aurait un numéro d’identification unique. Parmi le viticulteur, le producteur de vin, le distributeur en vrac, le conditionneur et le détaillant, certains seraient désignés comme des mineurs. Les mineurs sont en charge de vérifier les obligations des différents acteurs de la chaîne. Une fois désignés, ils décryptent l’identité de l’intervenant et les informations reçues, vérifient que la mission est remplie et la valide sur la chaîne : ils ancrent le bloc sur la blockchain de manière indélébile.  

Les chercheurs proposent d’implémenter une blockchain prototype sur la plateforme Multichain. Multichain représente une plateforme ouverte offrant de nombreuses applications pouvant être utilisées afin de permettre le fonctionnement d’une blockchain privative. Elle présente également des fonctionnalités appelées “streams”. Les streams permettent aux participants d’utiliser la blockchain comme base de données distribuée dans le but de fournir un moyen sécurisé d’enregistrement et de récupération de données, d’horodatage, d’archivage et de traçabilité. Les principaux intérêts de la Multichain sont :

  • la flexibilité dans les paramètres de configuration par l’utilisateur concernant : le protocole, la taille maximum des blocs, la cible, le temps, etc.
  • le fait de pouvoir supporter et travailler avec plusieurs blockchain en même temps, comme Ethereum ou Bitcoin.

L’information étant publique, la transparence est de mise et le bloc ne peut être altéré, détruit ou contesté, il est donc d’une grande fiabilité. Par exemple, comme le dernier bloc de la chaîne indique la bouteille numéro X vendue à Z par le marchand Y, elle ne pourra être vendue une seconde fois par le marchand Y au client W. En effet, le consommateur, en entrant le numéro d’identification unique dans le système aura accès au flux de données échangées du détaillant de vin jusqu’au viticulteur, et nous pouvons imaginer que cela peut se perpétuer entre les différents acheteurs. L’utilisation de ce procédé offre au consommateur la possibilité d’authentifier les qualités de son achat. On le comprend, l’utilisation de la blockchain est un moyen efficace pour lutter contre la contrefaçon.

La Startup chinoise VeChain explique utiliser des puces de type NFC couplées à une technologie blockchain pour suivre et contrôler la chaîne d’approvisionnement des bouteilles de vin. Quant à elle, la Startup italienne EzLab a opté pour l’association d’un QR Code avec la blockchain.

En associant un marqueur, type puce NFC ou RFID à la blockchain, c’est-à-dire en offrant un système transparent au consommateur, le producteur a un coup marketing à jouer. Des informations précieuses sont certifiées, comme la géolocalisation, l’horodatage et l’identité de chaque maillon de la chaîne. Il est possible d’ajouter autant d’éléments de certification que l’on souhaite. Cette carte d’identité numérique, est l’occasion de lutter contre le dumping créé par des produits contrefaits, et de créer un mode de reconnaissance et de promotion pour un vignoble. De cette manière, la confiance entre consommateurs et producteurs est augmentée.

Selon une récente étude, 4 dirigeants sur 5 signalent avoir des initiatives blockchain en cours. Selon David Furlonger, le vice-président de Gartner Fellow : « It is critical to understand what blockchain is and what it is capable of today, compared to how it will transform companies, industries and society tomorrow. » À cet égard, la célèbre maison de vente aux enchères, Christie’s, vient d’annoncer qu’elle utiliserait la technologie blockchain pour enregistrer les données relatives à la future vente des oeuvres de la collection Ebsworth. L’utilisation de tels procédés, au cours de ventes de vin, paraît envisageable.

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